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Charles Gancel
Entretien avec Charles Gancel, auteur de « Protest Song » et de « Scalpels ». Homme d’affaire avisé, écrivain et spécialiste de la musique américaine des sixties, et même musicien à ses heures, Charles Gancel nous consacre un peu de son temps précieux et nous livre un portrait de lui-même particulièrement vivant et sincère. Sur cet ouvrage qui retrace l’épopée de la musique des années soixante, il revisite avec nous son passé baigné par les Beatles et autres Dylan et nous conte plusieurs anecdotes qui éclairent d’un jour nouveau cette musique « contestataire » devenue depuis universelle. Il nous explique aussi ce qui l’a amené à écrire sur la honte, avec « Scalpels » et son attrait pour la Nouvelle. Extraits de cette interview réalisée le 10 avril 2007 à Paris, pour Pagesmusicales, par le journaliste indépendant Thibault de Maillard, qui travaille pour la presse écrite nationale et l’audiovisuel public depuis de nombreuses années.
Pages Musicales : Ch. Gancel, j’aimerais bien comprendre qui vous êtes : vous êtes chef d’entreprise, vous intervenez sur le plan culturel dans des fusions financières, vous écrivez des nouvelles et vous avez écrit un ouvrage sur la musique. Vous êtes un personnage assez éclectique. Expliquez moi comment vous faîtes pour mener tout de front ?
Charles Gancel :En fait, je vis ces activités là de façon parallèle. Je ne peux pas dire que l’écriture soit simplement un hobby, c’est quelque chose d’important dans ma vie. Vous signaliez que j’intervenais sur un plan culturel dans des fusions financières, en fait c’est la matière humaine qui nous intéresse, ce qui se passe quand deux entreprises fusionnent et ce qu’il faut faire pour que les gens travaillent ensemble, réussissent ensemble, s’alignent sur des comportements, s’alignent sur des méthodologies. C’est donc un travail qui nécessite pas mal de sensibilité. Il y a une continuité réelle entre ce que je fais professionnellement, et puis cette activité d’écriture et cette activité de musique que je poursuis.
Pages Musicales : Alors justement, écrire un ouvrage sur la musique contestataire des sixties, c’est tellement pointu, tellement spécialisé, qu’on a envie de comprendre pourquoi ?
Charles Gancel : D’abord, parce que c’est ma génération. C’est la musique dans laquelle j’ai baigné quand j’avais 15-16 ans, l’arrivée des Beatles, la musique américaine, Dylan, etc… Deuxièmement, c’est la demande d’un éditeur qui voulait faire un travail sur le Protest song et qui ne voulait pas confier ce travail à des journalistes. (…) Avec mon co-auteur, on [ a voulu porter] un regard de praticien des sixties et de la musique de cette époque.
(…) L’angle adopté [a été d’écrire cette histoire] à travers les chansons les plus significatives de cette période 55-75, qui correspondaient véritablement à cette révolution culturelle musicale, de l’émergence du rock, du folk-rock, du rock dur, de la fin des années soixante au début des années 70 et qui prépare ensuite la vague punk et la vague newyorkaise des années 77-78-79.
Pages Musicales : Pour vous qu’est-ce que cela a signifié de revenir sur ces années-là, sur ce qui vous a fait vibrer et ce qui a fait ce que vous êtes aujourd’hui ?
Charles Gancel : Ce qui nous a donné envie, c’est que le projet est né en 2003, au printemps 2003… Et le printemps 2003, c’est le moment où les Anglais et les Américains débarquent en Irak. Tout le monde s’est demandé ce qui allait se passer aux Etats-Unis, est-ce qu’on [allait] voir émerger comme dans les années 60, lorsqu’il était question de lutter contre le Vietnam, est-ce qu’on [allait] voir émerger une musique contestataire aux Etats-Unis… Ca n’a pas été le cas. D’ailleurs, Dylan a pris position à la radio : « Non, il n’y aura pas de musique contestataire aux Etats-Unis en 2003 comme il y en a eu dans les années 60, parce-que le monde n’y est pas prêt et que la jeunesse est très différente ».
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D’un seul coup, cette chanson « Yellow Submarine » qui est une bluette au départ, devient synonyme de contestation contre le Vietnam. On verra des sous-marins jaunes parader à la tête des manifestations à New-York.
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Pages Musicales : On sent quand même, dans votre ouvrage, une certaine nostalgie, une comparaison avec ce qui aurait pu se faire, notamment avec l’Irak, et qui ne s’est pas fait… Et sur le sens que l’on ne retrouve peut-être pas dans les musiques d’aujourd’hui…
Charles Gancel : Il y a une anecdote assez marrante… En 66, les Beatles écrivent, en fait Paul Mc Cartney écrit, le « Sous-marin », « Yellow Submarine ». C’est une bluette, une petite chanson, il n’a pas du tout la prétention d’en faire une grande chanson. Elle est même enregistrée un peu n’importe comment, avec les Rolling Stones et Marianne Faithfull, qui sont là pour taper sur des verres ou faire les cœur. Bref, c’est un peu un joyeux foutoir. Et puis cette chanson sort, elle sort dans les volver, et il se trouve qu’au même moment, les junkies de l’époque, les drogués prennent une amphétamine qui s’appelle le nimbutal et qui est vendu dans une boîte jaune et donc d’emblée, ils appellent cette drogue « Sous-marin jaune ». Donc, déjà la chanson est déportée. Elle devient synonyme de la drogue, le « Sous-marin jaune », c’est le trip, c’est le voyage… De bluette, elle devient une sorte d’hymne aux amphétamines.
Et puis arrive un événement sur le campus de Berkley, à l’automne 66, où [ a lieu] un grand rassemblement qui réunit les hyppies, les contestataires, les syndicaux américains. Il y a plusieurs milliers de personnes qui sont là. Et les syndicalistes lancent, pour chauffer la foule, quelques chants syndicalistes des années 20 que personne ne reprend, parce que personne ne les connaît plus. C’est à ce moment-là, que quelqu’un dans la foule -pour quelle raison ?- lance « Yellow submarine ». Et là, toute la foule reprend. D’un seul coup, cette chanson, qui est une bluette au départ, devient synonyme de contestation contre le Vietnam. On verra des sous-marins jaunes parader à la tête des manifestations à New-York. Et pour faire le lien avec notre livre et le moment où ça été écrit, à Londres, en 2003, quand les Anglais manifestent contre l’intervention en Irak, en tout cas contre l’engagement des Anglais auprès des Américains, c’est le « Yellow submarine » qui est chanté dans les manifestations…
(…) [Avec les sixties, on assiste au] premier phénomène culturel de rassemblement sur une musique qui était vraiment identitaire et qui représentait une génération. Et ça s’est pas perdu. C’est la première fois qu’il y a eu une convergence aussi forte avec autant de monde sur un phénomène culturel.
Pages Musicales :(…)Vous écrivez aussi des nouvelles, d’où tirez vous votre inspiration ?
Charles Gancel : Dans le cas de « Scalpels », il se trouve que j’étais en train d’écrire un roman et que j’avais dégagé un chapitre, qui était une petite histoire de honte et je me suis dit, puisque j’en ai une, autant en faire dix. Et j’ai demandé autour de moi, à plein de gens, c’est quoi votre plus grande honte ? Et les gens m’ont livré des histoires que j’ai ensuite romancées, en gardant le cœur (…) de la honte et en romançant complètement autour. C’était très amusant et en même temps très touchant parce que parfois les histoires de honte sont très drôles, d’autres fois, elles sont quand même très lourdes.
Pages Musicales : La nouvelle, c’est votre style, ça vous correspond particulièrement ? Ou bien c’est une façon d’avancer vers le roman ?
Charles Gancel : Je crois que cela me correspond bien, parce qu’il y a une sorte d’unité, de temps, c’est quelque chose de rapide, c’est un peu comme la chanson, très circonscrit, qui se lit vite et qui peut s’écrire relativement vite. Maintenant, je ne désespère pas d’écrire un roman et je suis dessus. Mais c’est plus dur, c’est pas la même musique.
Pages Musicales : Avez-vous le sentiment d’avoir fait preuve d’engagement littéraire ? En tout cas plus que dans votre précédent ouvrage, « Les oeufs »?
Charles Gancel : Ce que j’ai essayé de faire, c’est d’aller chercher l’émotion ressentie par les gens qui m’ont raconté ces hontes, parce qu’elles sont de nature très différentes… Essayer d’aller revivre et de ressentir par empathie ce qui est ressentie par ces gens-là, c’est probablement là qu’est l’engagement le plus caractéristique.
Pages Musicales : Si la honte vous a intéressé comme ça, est- ce qu’elle est constitutive de quelque chose en vous ?
Charles Gancel : Je crois qu’elle est constitutive de tout le monde. Que tout le monde a eu honte une fois ou deux dans sa vie, sinon plus. C’était marrant, d’ailleurs, lorsque je posais cette question, de m’entendre répondre, rarement certes, mais quelques fois tout de même : « Oh, non, moi je n’ai jamais eu aucune honte… ». C’est pour ça que j’ai mis cette citation de Léonard de Vinci, qui dit « La sottise est le bouclier de la honte » , parce que je crois que ce n’est pas tout à fait honnête de dire qu’on n’a jamais eu honte.
Pages Musicales : Comment vous viviez ces moments où les gens vous livrez leurs hontes ?
Charles Gancel : (…) Je l’ai vécu comme un cadeau. Ca m’a beaucoup intéressé. La honte, c’est un moment limite en fait où l’on décèle individuellement une limite personnelle entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas aux yeux des autres. Donc ça dit quelque chose sur la façon dont on est soi-même, limité dans son secret, une espèce d’espace possible, impossible, acceptable ou pas acceptable, et qui est très personnel… Ce qui fait honte à certains, ne ferait pas honte à d’autres. (…)Quand on la dépasse publiquement, à ce moment-là, il y a cette souffrance et cette solitude, qui s’apparente à une forme de nudité.
Pages Musicales : Comment faites-vous le lien et la synthèse entre votre métier, qui demande une grande énergie et votre passion d’écrire, qui mobilise également une force de création énorme ?
Charles Gancel :(…) L’écriture dans mon métier, est une écriture qui se doit d’être extrêmement précise. On ne peut pas faire du genre, on doit être extrêmement sur les faits, de la façon la plus synthétique possible, de la façon la plus claire, qui conduise au sens, qui conduise à la compréhension du lecteur la plus directe possible. J’ai l’impression que c’est quelque chose que je retrouve aussi dans mon écriture de fiction.
(…) Je pense que l’écriture de fiction m’aide dans mon métier et que l’écriture professionnelle m’aide dans la fiction. Il y a un effet miroir, qui est très fort.
Entretien réalisé par Thibault de Maillard, pour Pagesmusicales, le 10 avril 2007.
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